mardi 27 mars 2018

Paroles de sans papiers


                                                            
Yazid* 

Je suis marocain. Je suis venu en France avec mon Bac poche: j’avais envie de liberté et je voulais fuir la corruption, le trafic...
J’ai rencontré Linda à Montpellier: elle faisait des études d’infirmière.
Après deux ans, nous avons décidé de nous marier.
Démarches faites en Mairie, la date du mariage a été fixée pour le mois de février.
Mais coup de tonnerre fin janvier, un appel téléphonique de la Mairie nous informe que le mariage est annulé!
Parce que je suis marocain et qu'elle est française, le Procureur de la République soupçonne un mariage blanc, dit que je suis entré sans visa, qu'il n'y a pas de vie commune, que je travaille sans autorisation et que je ne parle pas bien le français.
Nous sommes stupéfaits: tout est faux! je suis venu avec un visa, je ne travaille pas malheureusement, et j’apprends le français grâce aux cours donnés à la Cimade.
Deux jours plus tard, la Police est venue me chercher à mon domicile. Je me suis enfui par l’escalier pendant qu’ils prenaient l’ascenseur. Je n'ai pas eu le temps de mettre mes chaussures.
Depuis ce jour, je ne peux plus rentrer chez moi, je me cache chez un ami dans un autre département, je ne vois presque plus ma compagne.
Nous n'en pouvons plus d'être traqués, d'être obligés de vivre cachés, séparés, de ne pas avoir une vie normale, de vivre comme des bannis dans la clandestinité et la peur... Ce n'est pas juste de séparer des gens qui s'aiment.
Je croyais qu'en venant en France, le pays des droits de l'Homme, je pourrais vivre dans une société libre, ouverte, démocratique.



                                        
                                                                Lamine* 

J'ai quitté la Guinée pour chercher du travail car dans mon pays, c'est dur....
Je suis passé par le Mali, puis le Niger. Ensuite je suis allé en Lybie.
Au bout de quelques jours, j'ai été arrêté par la Police lybienne et jeté en prison pendant 7 mois. Ils m'ont pris tout ce que j'avais sur moi: vêtements, téléphone, argent, et mes papiers aussi.
En prison, c'était très dur. On ne nous donnait pas à manger tous les jours. Et puis j'ai été frappé et torturé par les gardiens qui m'attachaient.
Ils me pendaient par les pieds, et me frappaient avec un bâton tous les jours, le matin et le soir. C'est comme ça qu'ils m'ont cassé le pied. Les autres prisonniers m'ont fait une attelle avec deux morceaux de bois et un tee-shirt déchiré.
Les gardiens me demandaient de l'argent. Ils me demandaient de téléphoner à ma famille pour qu'ils envoient de l'argent mais ma famille n'a pas d'argent.
Alors ils ont pris une dizaine parmi nous et ils nous ont vendus, oui ils nous ont vendus!... Vendus à un homme qui nous a fait travailler et qui nous donnait un peu à manger. J'ai demandé à ma famille de vendre les affaires que j'avais laissées au village et avec l'argent j'ai racheté ma liberté. C'est le plus important. Après je suis parti au bord de la mer et j'ai embarqué pour 1500 dinars sur un Zodiac avec d'autres passagers. Un cargo de marchandises nous a trouvés en pleine mer et nous a reccueillis à son bord. Ils nous ont amenés en Sicile et je me suis débrouillé pour arriver jusqu'ici où habite un membre de ma famille. J'ai demandé l'asile mais la France me renvoie en Italie. Je ne connais personne en Italie et je parle seulement français. J'ai peur d'être arrêté. 

                                                               Fadela*

Je suis venue en France en 2003 pour rejoindre ma famille et ne pas rester seule au Maroc.
Parce que j'ai un frère français qui vit à Montpellier avec sa femme et ses enfants, et un autre qui a une carte de résident à Marseille.
J'ai aussi un autre frère qui habite en Hollande avec sa famille et qui a pris notre mère en charge depuis la mort de notre père.
Depuis quinze ans, je travaille, je paie des impôts, je cotise à la sécurité Sociale, je n'ai jamais touché aucune aide financière de l'Etat.
J'habite un logement insalubre et sans chauffage que je paie 480 euros par mois et la propriétaire me fait entretenir toute la cage d'escalier en plus.
Neuf fois depuis 15 ans j'ai demandé à la Préfecture de me donner un titre de séjour. Et neuf fois elle a refusé parce qu'elle soupçonne mes Chèques Emplois Service d'être des chèques de complaisance! Je ne comprends pas pourquoi.
Je travaille beaucoup. Je fais le ménage, je fais la cuisine. J'ai des patronnes gentilles mais d'autres non...
Je n'ai pas de mari, pas d'enfants. C'est pour ça que la Préfecture dit que je n'ai pas de vie privée ici... Et mes amies, et toute ma vie ici depuis quinze ans, ça ne compte pas?
J'ai reçu une obligation de quitter le territoire avec une interdiction de retour pendant deux ans, mais je ne sais pas où aller au Maroc. Je n'ai plus personne là-bas. Je n'en peux plus. Des fois quand je marche au bord du canal, je pense.....
C'est trop difficile de continuer comme ça. Pourquoi?... Pourquoi?...

Témoignages recueillis par JL


* Prénoms d'emprunt






2 commentaires:

  1. Comment tout cela est possible? On est devenu fous!!!!

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  2. Tout cela n'est possible que parce que c'est à peu près invisible. Publier, diffuser ces récits reste le premier acte indispensable pour organiser la réfutation d'une politique migratoire qui s'apparente à un crime d'État.

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